
Baroud d'honneur et baroudeur honoré.
par Arthur
A comme Askellic, B comme Barrack, C comme Côte de port. Ou peut être était-ce Entre Côte. Je ne me souvient plus. Bref ... Autant de bateaux avec lesquels nous avons voyagé. Autant d'aventures qui ont croisé notre route. Ils sont tellement nombreux ... Je suis sûr que je pourrai venir à bout de cet alphabet dont la lettre H serait le pilier. Açores, Barbade, Cap Vert, Dominique ... Cet alphabet là aussi on en viendrait à bout. C'est fou toute cette distance parcourue, Elle qui aujourd'hui, ne se fait quasiment plus qu'en avion. 11 000 miles ... 20 000 kilomètres ... La moitié de l'équateur quand même. Mais seulement 20 aller-retours Paris Bretagne. C'est fou.
Ca fait longtemps que je me dis que je vais écrire sur le long court. Ses gens, ses habitudes, ses codes, ses temples. Longtemps que je me dis que ce sujet, plus que tout autre mérite un article bien à lui. Et puis ... Jamais la motivation, jamais l'inspiration ne sont venus, jamais le temps aussi peut être.
Mais ce soir c'est différent. Ce soir, assistant au spectacle d'une lune rougeoyante qui se lève, d'un firmament d'étoiles comme seuls les voyageurs au long court, et peut être il est vrai quelqu'autres Saint-Ex, peuvent en être les témoins, je me dis que c'est le moment de lancer un hommage à cette famille que je suis sur le point de quitter.
Cette famille, qui a été la notre pendant un an, je suis triste d'en sortir. Et au moment de poser pied en France je repense à tous ces bateaux, tous ces équipages qui continuent. Ils continuent de déambuler, de tourner. Ils continuent cette grande valse du voyage, des arrivées et des départs dans des ports paumés qui n'est régie par aucune route goudronnée et dont l'étendue des possibles ne trouve sa limite que dans la créativité des hommes.
"Ça y est, Greg a passé Panama nan ?"
"Oui il est en train de descendre la côte du Chili la"
"Mais il ne devait pas aller en Polynésie ?"
"Change of plans"
Ah oui ... Aussi simple qu'un claquement de doigt, une décision à peine arrêtée. Et la destination change du tout au tout. Finalement, c'est peut être eux, les baroudeurs, qui donnent le tournis à la terre.
Cette famille je l'aime car les gens y sont simples. Dès Port Saint Louis Et notre mois de réparation nous y avons mis les pieds et sans dire que nous sommes tombés dedans étant petits nous nous y sommes très vite fait. Calimero, Jean Yves, Mae étaient les premiers ambassadeurs de ce monde dans lequel nous nous aventurions, et tous nous mettaient en garde : vous n'allez jamais réussir à revenir, vous allez avoir du mal à la quitter cette famille. Un peu ce que je suis occupé à vous dire finalement. Les gens viennent de partout, de tous les pays et de tous les milieux motivés par une idée commune : laisser dans la mer leur propre sillon. Et l'avantage avec la mer, c'est qu'elle reste vierge. Elle ne souffre pas la présence d'un Jean-Claude qui s'est levé 15 minutes avant vous pour venir ruiner le mur de poudreuse de son chasse neige mal assuré afin d'épater les copains en montrant sa trace.
Ces gens se retrouvent au Cafe du bout de ponton pour y boire des bières pas chères pour y parler dépression, escales et trucs et astuces pour marins malins.
Ces gens ont le coeur sur la main et seraient prêts à désosser leur bateau pour trouver la manille taille moyenne qu'il vous faut.
Ces gens sont curieux et veulent voir de leurs yeux aussi bien les Antilles que les Marquises, les Bahamas et l'Irlande, la Polynésie et le Cap Horn. Cette curiosité fait leur force et leur ouverture d'esprit.
Cette famille je l'aime car les codes, eux aussi, y sont simples. Il n'y en a pas vraiment. Ils ont accueilli les parisiens endurcis que nous sommes avec parfois un sourire en coin, mais toujours à bras ouverts. Il faut dire que ce n'est pas la différence des genres qui manque. Retraité qui en a rêvé toute sa vie, zadiste pour lequel ce genre de vie d'escale est plus une nécessité qu'un accomplissement, jeune marié parti, parfois sans trop leur demander leur avis, avec femme et enfants : tous en font partie et aiment cette vie de famille. Ah si, il y a bien un code : l'entraide. Car tout marin a connu la galère, le ras le bol du bateau, la situation où, tout seul, il ne peut s'en sortir. Cette année nous avons aidé, nous avons été aidé.
Cette famille a ses hauts lieux, ses temples, ses destinations de vacances. Nous n'en avons visité qu'assez peu finalement. Mais l'ambiance d'un port comme Horta aux Açores ne s'oublie pas. Port de baroud par excellence, les seuls bateaux qui y entrent sont des bateaux qui viennent de loin, de l'autre côté de l'Atlantique pour la plupart. Les arrivées dans le port se font à toute heure du jour et de la nuit et sont accompagnées de commérages peu différents des bruits de couloirs parisiens. On juge de la difficulté de la transat par l'état du gréement, des voiles, ou de tout ce qui nourrit notre regard interrogateur. Il faut dire que l'Atlantique Nord ne fait pas de cadeau et il n'est pas étonnant de voir arriver des unités sans moteur, mais ils savent y faire aux Açores, ils ont l'habitude. Alors le port se met en branle, on se déplace pour accueillir les nouveaux venus. On attrape leurs amarres, on leur demande comment ça s'est passé, d'où ils arrivent, et surtout, surtout, combien de temps ils ont mis. Entre marins, il y a toujours cette rivalité liée à la vitesse de nos montures. Alors les nouveaux arrivants, veste de quart détrempée, répondent à ceux qui, depuis quelques jours déjà, ont entamé un retour aux chemises et autres habits civilisés. Mais cette différence des looks ne compte pas finalement et, ainsi réunie, cette famille prend la direction du bar le plus proche pour fêter, tous ensemble, le retour à la terre ferme de quatre ou cinq de ses membres.
Et enfin cette famille je l'aime car j'aime ce qu'elle a à offrir. J'aime le mode de vie qu'elle propose, le changement constant de cadre et je sens que je lui dois quelque chose pour le ciel étoilé qui surplombe ma tête au moment où j'écris cet article. Je sens aussi qu'elle se rit du moi qui, il y a 1 an de ça, travaillait au 20ème étage d'une tour de verre à La Défense, et qu'elle tente de me mettre en garde contre le retour à cette vie radicalement différente.
Alors oui cette famille, je suis triste de la quitter. Après tout le bateau c'est une galère par jour comme le disait ce maitre à penser qu'était Tabarly, et je ne serai pas mécontent de quitter notre balourd d'Hautilus. Mais je reviens avec la conviction que je la réintégrerai un jour et que finalement, on a beau la délaisser une fois, elle nous reprend toujours.