
Acte 2 - L'Océan est un long fleuve tranquille
par Alexandre
Laissant derrière nous les vestiges de la vieille Europe et l’incroyable roc de Gibraltar, nous entrons dans l’Atlantique par une purée de pois digne des premiers instants de Pirates des Caraïbes. Postés de chaque coté du bateau nous tendons l’oreille au son des cornes de brume des porte-conteneurs et scrutons les profondeurs de la vapeur avec, tout au fond de nous, la crainte de voir apparaître un quelconque navire fantomatique venu nous faire subir toutes sortes de choses passablement déplaisantes. Finalement tout s’est bien passé. Vous vous en doutez.
A nous l’Atlantique. Enfin une pièce de choix pour un équipage plus habitué aux Iles de Porquerolles ou à la baie de Quiberon (selon les écoles). Cependant la météo se trompant parfois, le temps espéré n’est pas au rendez vous et nous descendons aux Canaries en sept jours après avoir traversé de mémorables pétoles et déchiré glorieusement un génois sur une barre de flèche par 13 nœuds de vent. Sur cette navigation, rien à dire en somme.
Sur nos occupations peut être un peu plus. Nous lisons. Nous lisons beaucoup. Arthur engloutit la bibliographie de Zweig à une vitesse record, Tim alterne entre Maupassant et la bible des Glénans (selon son humeur) Elo pleure l’oubli des deux premiers tomes de la recherche du temps perdu et Alex s’enchaîne les romans de fantastique qu’il lisait à l’âge de douze ans. Toute cette vie trépidante est rythmée par des horaires dignes de bénédictins, règle indispensable à une vie en communauté durable : lever et repas à heures fixes et quarts de nuit comme de jour.
Et l’Atlantique… Que dire de l’Atlantique. Elle est plus douce. Elle. C’est forcément une femme. Plus majestueuse, davantage formée, bien plus impressionnante aussi que sa cousine méditerranéenne. Mais définitivement plus douce. Elle est la femme constante plus que l’amante passionnée, la mère compréhensive plus que la jeune fille fougueuse, la grande sœur sage plus que l’épouse infidèle. Elle a la beauté des femmes du monde. Elle s’étend à l’horizon. Partout où notre œil se pose, son visage apparaît. Elle est d’une beauté obsessionnelle et implique une conquête de tous les instants.
On est réveillé en pleine nuit, on s’habille comme on peut puis on sort affronter la nuit. Le bateau pousse l’eau, une vague inonde les feux de navigation, des étincelles vertes et rouges jaillissent. Des doigts déjà calleux glissent le long du feutre de la barre. Nous filons sous les étoiles filantes. Comme un vaisseau spatial sur son autoroute vers le paradis. Et la lumière rouge du pilote automatique scintille dans une nuit jamais vraiment noire. Il sait où il va lui. Quand il marche.