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Acte 3 - La transat aux mille visages

par Arthur

"Vous allez voir. La transat c'est simple. Tu touches pas à une écoute, les alizés auront vite fait de te propulser de l'autre côté. Tous les soirs c'est apéro sous les étoiles alors pensez juste à prendre assez de pastis."

 

Voilà plus ou moins tout ce qu'on a tiré des transatiers rencontrés avant le grand saut. Tu parles.

Et pourtant ... Ils sont nombreux à nous avoir dit ça. Tellement nombreux qu'il doit bien y avoir un fond de vérité. Tellement nombreux à être d'accord que, tout insouciant que nous sommes, nous avons quitté Mindelo en accordant plus d'importance à la crème solaire qu'aux gilets de sauvetage, bien présents à bord malgré tout. Mais aujourd'hui, après avoir mis derrière nous 1 500 des 2000 miles d'une transat, la réalité nous semble toute autre. Si bien qu'on ne sait plus trop. On ne sait plus trop si la transat est censée être une partie de plaisir, on ne sait plus trop si l'Atlantique d'aujourd'hui est le même qu'il y a 10 ans, on ne sait plus trop si Fillon est le bon choix face à EELV, car oui le dérèglement climatique est une réalité et les alizés bah ... à d'autres. Bref ça ne tourne pas très rond sur Hautiti. Mais on profite d'une journée avec le moral au beau fixe pour vous raconter.

 

Partis un mercredi de Mindelo, Cap Vert, tout semblait annoncer une transat plutôt calme. Les prévisions météo nous emmenaient au sud pour trouver du vent. En l'absence d'alizés, faut bien improviser. Une petite pluie aux allures de crachin breton nous rappelait notre bonne vieille France Et boostait notre nostalgie à mesure que la civilisation disparaissait à vue d'œil. Et nous voilà seuls. Et pas seuls comme dans "seuls pour un an au départ de Marseille". Non. Vraiment seuls. Avec toute cette eau à perte de vue autour de nous, le constat est le même pour tout le monde : si j'ai un souci, je n'aurai que mes yeux pour pleurer.

 

Mais on y va et mile par mile commence cette longue traversée censée nous mener, quelques 3800 km plus tard, à la Barbade. Alors commence à bord notre vie monastique : quarts de jours succèdent aux quarts de nuit, chacun prend ses marques et participe, selon ses préférences aux activités du bateau. Mine de rien, et malgré la météo peu ensoleillée et peu venteuse, les premiers jours se passent bien, rythmés par une pêche qu'on se refuse à appeler miraculeuse, que par peur du blasphème. Bonites, mérous, dorades, tout y passe, pour la plus grande joie d'Hautilus et de ses habitants. Et puis un beau soir c'est une fatalité : le "gling" du tendeur se fait plus franc, et une certitude s'installe : cette fois ci c'est un gros. Alors chacun s'improvise un poste de combat face au tragique de la situation : Alex saute sur les gants en criant "c'est un big mon Jerem", Elo sort son portable, instagram n'attend pas, Tim, fort d'une séance de muscu par jour pendant la traversée commence à le remonter et Tut se munit de la scie à métaux : vue la taille de la bête, c'est la seule manière de découper des steaks. Et pour cause : 1m20 et 40kg sur la balance, c'est définitivement une belle prise. Et ce soir la, sans se douter de ce qui les attend, les quatre équipiers s'offrent un festin de poisson comme ils n'en ont jamais eu et en auront rarement. Nous sommes au 5ème jour de nav et à 22h30, Tut prend son quart avec les étoiles.

 

Mais à partir du 6ème jour, la transat change de facette : le ciel est gris, le bateau se réveille sous la pluie et Tim, trempé, dresse un bilan de son quart : des grains partout et assez violents. S'en suivent 6 jours bien moins agréables : les vestes de quart sont de sortie, la vigilance de chacun est à son comble. Commence une longue série de coups de vent forts, de réveils plusieurs fois par nuit pour affaler, de zigzag entre les nuages tout noirs gorgés d'eau et dangereux pour le gréement de notre fier Hautilus qui ne se laisse pas démonter. Malgré l'instabilité du temps il profite des coups de vent pour foncer vers la Barbade. Le 12ème jour de la transat, la violence de la météo atteint son paroxysme. Alors qu'à bord on commençait tout juste à croire au retour du beau, qu'on fêtait d'ailleurs d'un de ces fameux apéro sous les étoiles, frappe un premier grain particulièrement violent. En 5 minutes, l'apéro est remballé, les voiles sont affalées. Tut, à la barre, est fasciné par la violence du phénomène. Puis tout ce petit monde va se coucher, avec cette phrase qui résonne dans nos têtes : "jamais peinards".

 

A 1h, passage de quart entre Tut et Alex. C'est venu très vite et Alex, à la barre, encore un peu endormi, n'a pas eu le temps de comprendre. Au programme rideau de flotte, éclairs qui entourent le bateau, vent qui monte à 60 nœuds et 4 petits d'hommes perdus sur l'Atlantique qui n'en mènent vraiment pas large. Car un tel grain peut présenter un réel danger, même pour Hautilus. Mais je laisse à la typologie des grains le soin de vous expliquer réellement ce qui s'est passé, dans le paragraphe "grain biblique". Et nous voilà repartis pour un tour. Car bien que mouvementée par le grain, notre nuit a amené un grand changement : le beau temps, le vent et, on n'ose plus vraiment y croire, les alizés. Cela fait maintenant 3 jours que nous naviguons dans ces conditions bien plus conformes à l'idée que nous nous faisions d'une transat. Mindelo est maintenant loin dans notre sillage et devant nous, à quelques 400 miles, se dresse la Barbade que nous devrions atteindre d'ici 3 jours. Sur les coups de 19h, on ne sort les bouteilles que très discrètement, de peur qu'un nuage nous repère du haut de sa tour de contrôle et s'empresse de nous rappeler que nous ne sommes pas complètement arrivés. Mais le temps est beau et le moral est haut. Des voiles blanches font parfois leur apparition au loin, provoquant une excitation palpable à bord. Les Antilles ne sont plus très loin et, bien qu'on déplore la perte du moteur, du pilote auto, de la gazinière et des batteries, ça commence à sentir l'arrivée.

 

Alors si un jour, quelqu'un vous assure qu'une nav sera comme ci ou comme ça, soyez convaincu qu'il n'y a pas de règle. Malgré les moments compliqués, notre transat s'est bien passée et nous sommes heureux d'arriver, de reposer pied sur la terre ferme. D'ici quelques jours le "see you on the other side" prendra tout son sens. Et d'ici là il nous reste encore un cinquième du voyage qui, sait on jamais, nous apportera encore peut être son lot d'émotions. Affaire à suivre.

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