
Ce sentiment de solitude
par Arthur
Le but de cet article est de décrire le sentiment, hautement singulier jamais égalé, qui habite les 4 membres d'Hautilus ce lundi 27 mars à 22h48 alors que le premier quart de nuit vient de commencer. Sachez que, si vous arrivez à lire cet article, c'est que tout s'est bien passé pour nous. Toutefois, au moment d'écrire, ce lundi 27 mars à 22h52, je suis loin de me douter de quoi seront faits les prochains jours. Et une légère anxiété plane, de l'artimon à la poupe, sur notre joyeuse bande, alors que leur monture se trimbale en pleine zone d'exercice de l'armée américaine.
Pour obtenir un tableau complet, il faut rembobiner quelque peu et remonter à mercredi dernier, le 22 mars, à 19h30 précise : départ de Cuba, Cienfuegos pour les US, Miami. Le vent nous contraint contourner Cuba par l'ouest mais qu'à cela ne tienne. 500 miles a parcourir, une broutille, 5 jours tout au plus. Alors c'est gaiement que l'on lance les préparatifs au sein desquels barreaux de chaise et Havana Club écopent d'une importance qui prime sur riz, pattes ou diesel.
C'est donc mercredi soir que nous partons, après avoir laissé le temps au douanier de prendre un joli cliché de notre étalage de cigares cubains, qui atterrira dans un grand bureau aux côtés de mille autres photos de cigares achetés par des touristes. Ça régule paraît il ... Mais je laisse à Alex le soin de rédiger notre pamphlet Cubain.
Les deux premiers jours se déroulent sans entraves. Hautilus va bon train, et rallie rapidement la pointe extrême ouest de Cuba. Mais c'est à partir de là que tout se complique. Passée la pointe, Hautilus se retrouve au près dans 20 nœuds de vent et une mer formée. Pas dramatique me direz vous, mais quand on s'est habitué au portant pendant plus de 4 mois ça fait l'effet d'une douche froide. Ceci dit, interdit de se plaindre, il y a du vent, et pour un bateau à voile, c'est tout ce qui compte. Hautilus continue de braver les flots et on se prend à rêver d'une arrivée sous 24h.
Mais lundi en début d'après midi, le constat est amer : plus de vent, du courant, une marche arrière assurée à la voile. Vient l'option du moteur. Mais là encore, constat amer : pas assez d'essence pour rallier notre point d'arrivée. Impensable au pays du fuel me direz-vous ... Eh oui, mais l'humeur n'est pas à la rigolade. La décision est prise de se diriger vers une ile plus proche, un rocher du nom de Dry Tortuga, si petite qu'elle est très certainement inhabitée. Ce genre d'îlot qui incita Jack a s'évader à dos de tortue.
Commencent alors les quarts de nuit dans une angoisse palpable. Les membres d'équipages ne dorment qu'assez peu, tendant l'oreille pour tout soubresaut ou bruit insolite du moteur. Il faut dire que Nanni (s'il faut encore le préciser, oui chaque objet à son petit nom à bord) nous en a fait voir des belles ces derniers temps. Les passages estampillés "prohibited area" ou encore "us military test zone" n'arrangent en rien la santé nerveuse des quatre bouts d'hommes que nous sommes. Et, près à faire l'objet d'un test de précision d'un nouveau missile américain lancé depuis Chicago, nous avançons péniblement vers Dry Tortuga, qui ne sera qu'une solution de pacotille finalement. Car rien n'est moins sur que la présence du moindre gallon de diesel sur ce rocher. Et il n'y aura probablement personne pour nous aider sur cette ile de 1000 mètre carrés, éloignée de 120 kilomètres de la première vie humaine.
Je me permets une parenthèse. L'utilisation du mot gallon est ici essentielle, car comme me le dira plus tard un cliché américain qui se trouvait être employé de marina, "fuck we are in fucking America. Speak fucking American".
J'ai réussi à tenir un ton dramatique jusque là. Mais la fin de l'histoire le sera beaucoup moins. Nous arrivons finalement sur cette fameuse ile qui se trouve être un haut lieu touristique, bien qu'en effet inhabitée. Parmi les nombreux bateaux à voile ancrés la, nous rencontrons Gil et Jon, trop américains pour être vrais. Ils se démènent pour nous sortir 20 litres de leur réservoir afin de donner sa dose journalière à Nanni qui se remit presque instantanément à ronronner pour nous emmener à Key West, notre étape suivante. Et sur la route vers ce premier temple du Sprinbreak fusent des réflexions simplistes, mais pas moins intelligentes, telles que "le fuel c'est cool". L'idéologie américaine serait elle déjà en route à bord d'Hautilus ? Peut être bien ...
Cette histoire est-elle exagérée pour grossir le trait dramatique ? Vous ne le saurez jamais. Mais comme le montre Big Fish, toute histoire gagne en intérêt si elle comporte une dose non négligeable d'exagération. Alors prenez l'histoire comme elle est, God Bless America.