
Un sentier entre deux vagues
par Alex
On comprendra rapidement la raison pour laquelle la transatlantique aller est plus prisée par les plaisanciers. Dès le premier soir, il fait froid. Un froid Glacial. En jetant un coup d’œil à la carte, rien d'étonnant. Au milieu de l'océan, sur notre route, le point de terre le plus proche n'est pas les Bermudes et encore moins les Açores. Mais plutôt Terre-Neuve. Vous savez, ce petit bout de Canada qui tient plus de la banquise que de la terre ferme et où les températures actuelles ne doivent pas s'élever beaucoup plus haut que celles de la Sibérie orientale au mois de novembre. Du coup, nous qui avions pris l'agréable habitude d'évoluer dans notre plus simple appareil depuis bientôt huit mois, nous voilà fort déconvenus. Nous ressortons péniblement du fin fond des placards d'Hautilus, les vestes de quart, bottes, gants, bonnets, polaires, chaussettes de ski pour les plus prévoyants et vêtements techniques de type lycra/gortex pour les plus riches.
Partis sans pilote auto, n'ayant pas réussi à le réparer sans y laisser notre peau de postérieur. Nous savions que cette transat s'annonçait musclée. Mais nous ne savions en revanche pas que notre communication satellite allait rendre l'âme piteusement au bout du troisième jour. Nous envoyons des messages ; mais aucune réponse. Nous voilà seuls au monde, glissant sur le miroir inhospitalier des eaux de l'Atlantique Nord. Livrés à nous même sans couverture météo, sans guidage. Rien. Nous et la mer. Alors, on commence par se fier aux quelques prévisions grappillées en partant des Bermudes qui au bout du sixième jour commencent à déconner sévèrement. Nous empruntons les méthodes des baroudeurs d'autrefois ou de ceux qui aiment à se faire frissonner encore. En faisant confiance à notre instinct et surtout à un bon coup de chance. Les yeux fixés sur le vieux baromètre du bord, sur l'intensité et la direction du vent, on tente d'estimer ce qui nous attend.
Les nuits passent. Au cœur des quarts. Les premières tempêtes sont celles qui s'agitent sous nos crânes. La route vers l'est est fastidieuse. Notre cœur balance entre la hâte de retrouver nos proches et l'intuition de laisser derrière nous certaines de nos plus belles heures. On sait que ces nuits vont nous manquer. Ces fameuses nuits où le mat tutoie les étoiles. Où l'on se dit que la vie est belle et qu'on l'aime, la vie. Au moment où le bateau passe sous l'arc laiteux de notre galaxie.
La nuit n'est d'ailleurs pas toujours étoilée. Certaines sont noires. Sans lune. La mer et le ciel se confondent dans les ténèbres noctambules. On ne distingue plus rien, les repères ne sont plus. On navigue alors a l'aveuglette le regard braqué sur le cadran a cristaux liquides qui indique notre cap. Une légère oppression nous prend. Celle qui vous donne l'impression d'évoluer dans le vide, de ne pas avancer. De temps en temps une ombre blanche pareille à un fantôme frôle le bateau. Mais ce n'est que l'écume pâle d'une déferlante ou un grand oiseau de nuit qu'éclairent les feux de navigation.
Le 7e jour le baro descend dangereusement vers les basses pressions. 24h plus tard une dépression nous heurte de plein fouet. Elle durera 3 jours. Le vent ne descendra pas en dessous des 30 nœuds et les grains s'enchaîneront. Toujours plus éreintants. Ainsi, trempés jusqu'au coccyx, la gougoutte au bout du nez harnachés à tour de rôle à la barre gelée tels les rameurs d'une antique galère, nous faisons surfer notre balourd de sept tonnes sur des déferlantes de dix mètres de haut. Au bout de ces longues journées, le baromètre amorce une remontée, timide mais certaine, qui nous laisse entrevoir un salut imminent. Nous ne nous trompons pas, le soleil arrive. Le soleil et son cortège de bonheur. N'empêche qu'on se caille toujours autant les miches. Les yeux accaparés par l'écran de ce fichu baromètre à le prier à genoux de ne pas retomber.
Le 10e jour un tronc d'arbre est aperçu flottant entre deux vagues, non loin du bateau. L'équipage entier déglutit péniblement. A la vitesse où nous allons, la rencontre directe avec un élément de ce genre nous enverrait par le fond plus rapidement qu'un sabordage volontaire.
Le 12e jour, les hectopascals réamorcent une descente peu rassurante. Nous sommes pris dans une nouvelle dépression. Plus rapide mais plus costaude que la précédente. Nous passons la nuit à tenter d'empêcher les vagues de déferler dans le cockpit tandis que le barreur, le visage fouetté par l'eau de mer soulevée par le vent, tente de manœuvrer entre les montagnes d'eau. Une déferlante nous remplit le cockpit d'un bon mètre de flotte. Mais Hautilus continue son avancée, imperturbable, pareil à une piscine flottante.
Alors pour se rassurer un coup, on sort le rhum, gardé en fond de cale, on rit très fort en se grattant la panse et on se mouche dans les étoiles comme dans la chanson de Brel. En pensant à l'île qu'on laisse derrière nous. Dominique, Guadeloupe, Jamaïque, Cuba, ou beaucoup d'autres. Une île au large de l'espoir, offrant l'océane langueur d'une sirène à chaque vague. Une île où isabelle dort. Ou rit. Ou chante. Enfin je ne sais plus. Comme dans la chanson quoi.