top of page

Dictionnaire amoureux d'une traversée de l'Atlantique

par Elo

Le lendemain de ce qui restera pour longtemps ´la nuit du 25 mai' nait l'envie de définir de manière Hautilienne et personnelle quelques éléments, faits, objets et instants de notre traversée. On trouvera ce que l'équipage a connu de joyeux, de désagréable, de beau, d'amusant ou d'un peu terrifiant. Il a déjà été dit qu'aucune navigation ne ressemble à une autre. Nous le confirmons. Et je pensais même, guillerette, pouvoir démentir les rumeurs et racontars de ponton : oui, vraiment, une traversée aller peut être bien pire qu'une traversée retour, on a eu mieux que les alizés pendant Bermudes-Açores, avec certes quelques degrés en moins mais peu importe ... Sauf que la veille Hautilus dévalait sans doute les plus grosses vagues qu'il n'avait jamais rencontrées. Et si le doute est permis étant donné sa belle et longue existence de 40 années, moi en tout cas je n'en avais jamais vu de pareilles. 

 

De la pétole au coup de vent qui fait crier drisses et haubans, nous dressons donc un démenti de la monotonie des navigations au long cours. Tout change, tout bouge et chaque jour amène ses couleurs, sa température, son vent, ses joies et ses peines. L’ensemble pourra être fleuri par de nombreux autres transatiers et loups de mer. Encore aux Açores – prudence, donc – réjouissons nous néanmoins de remarquer l’absence de termes dans la veine du « démâtage » ou de la « voie d’eau ». Souhaitez nous seulement d’enorgueillir notre bouquet un jour d’« espadon » ou plus sûrement d’« arrivée finale».

 

 

Sommeil

 

Les grandes traversées sont éreintantes? Le grand Bernard Moitessier, navigateur en solitaire mythique, assure l’inverse et affirme dans sa Longue Route qu’elles sont « les cures de sommeil les plus efficaces ». Sans pilote automatique et chevillés 6h par jours à la barre, il en va un peu autrement pour nous. Sans pouvoir y consacrer nos journées nous demeurons néanmoins de fidèles adeptes de la sieste. Certains avec plus de succès que d’autres. Quoiqu’il en soit, dormir est une préoccupation essentielle dont dépend humeurs, rires et pleurs. Bercés par une douce et longue houle, plaqués contre les parois de la coque à la gite, rebondissants dans des vagues plus saccadées, ou encore vibrants avec le ronronnement entêtant du moteur, les nuits à écouter ou oublier le bruit du vent et du clapot sur la carène ne sont jamais les mêmes et font systématiquement l’objet de récits épiques le lendemain.

 

Pétole

 

Les voiles claquent et, parfois, les coutures lâchent. Deux fois précisément. Le bateau n’avance plus et les personnalités de chacun se révèlent presque aussi fortement que par gros temps. Certains apprécient lézarder au soleil, lire, cuisiner sans renverser bols et bouteilles. L’impatience saisit les autres et les ronge : les yeux rivés sur la vitesse, la performance n’est plus là et c’est douloureux. Néanmoins, il ne faut pas s’y tromper, c’est la fable de la cigale et la fourmi qui se joue ici. Les yeux perdus dans le vague, les cigales oublient ce que la fourmi anticipe. Le vent tourne, une dépression arrive, les voiles s’usent inutilement. Moteur, on tourne et on avance. Show must go on.

 

La pêche

 

La pêche est une manne providentielle, certes, et aussi une cause d’effervescence joyeuse à bord. Avant toute chose, les docteurs délibèrent : leurre souple le soir, Rapala bleu quand il pleut, poulpe rouge un peu tout le temps … leurs échecs sont à la hauteur de leurs réussites: un jour un énorme Mahi-Mahi, une ligne cassée le lendemain. Mais avec ou sans science ils ont su apprécier les poissons des eaux profondes, les plus gros, les plus colorés qu’ils n’avaient jamais péchés.

 

Douche

 

Un seau d’eau de mer et du savon sur le pont, elle est éludée quand il fait froid et par gros temps. L’opération, lorsqu’elle est possible, est de plus en plus douloureuse à l’approche des côtes bretonnes et souvent remplacée par des lingettes bébé. Les conditions sont décrétées favorables à la discrétion de chacun, et tout jugement est prohibé. Les filles d’Hautilus ne sont pas les seules à attendre avec impatience les douches des ports et l’équipage rêve régulièrement de bains chauds dans une salle de bain embuée au point de ne pas voir la main au bout de votre bras.

 

Veste de quart

 

De jour comme de nuit, elle est devenue notre seconde peau. Le style Hautilien s’affirme à mesure que la température baisse, que les embruns augmentent ou que la pluie sévit. En bonnet, double polaire, salopette resserrée aux chevilles, t’as le look coco. La course à l’équipement technique le plus perfectionné est lancée et, en parlant de nos lycras thermorégulateurs ou leggings 3mm, on oublierait presque l’époque lointaine et bénie des quarts de nuit en t-shirt.

 

Déferlante

 

La vague se brise à la cime et son écume gronde, roule et envahit le cockpit par l’arrière – de nuit, pour garantir l’effet de surprise – en déséquilibrant le bateau, lui-même précipité dans un surf à vous faire lâcher la barre. C’est ici le moment rêvé pour vous annoncer qu’entre les Bermudes et les Açores, Hautilus a enregistré un nouveau record de vitesse à 15,6 nœuds: que ceux qui entendent, comprennent. Le vent – conséquent – aura levé des monstres d’une bonne dizaine de mètres dans lequel notre docile navire se fraie un chemin avec une agilité dont nous ne pouvons que nous réjouir. Le barreur, l’eau encore aux genoux, ne craint qu’une redite du phénomène précédemment décrit et vérifie fréquemment que son gilet de sauvetage est bel et bien relié à une sangle elle même attachée aux bateau. Et puis au matin, les forces du bien l’emportent sur les forces du mal, le vent tombe et la hauteur des vagues décroit progressivement. Restent le souvenir d’émotions fortes et la découverte de la cabine arrière complètement inondée.

 

 

Téléphone satellite

 

Il ressemble à s’y méprendre aux Nokia des toutes premières heures de la téléphonie mais on y trouve ni Tetris, ni Snake. Il permet d’écrire depuis le milieu de l’Atlantique à ceux restés sur la terre ferme. Nous parlons généralement pêche, et on nous répond systématiquement météo. C’est donc une précaution utile si les conditions sont amenées à se dégrader sévèrement. Sauf quand il tombe en panne. Trois jours avant d’arriver aux Bermudes, et puis de nouveau trois jours après le départ pour les Açores, nous sommes livrés à nous même, sans aucune possibilité de communication. Quelques précis de météorologie à bord, deux discussions hasardeuses avec des cargos croisés dans notre – faible – portée radio VHF et une lecture quotidienne du baromètre plus tard nous arrivons sains et saufs aux Açores. La bête est actuellement en révision pour la 3ème fois, en espérant que nous échapperons à la fatalité proverbiale. 

 

 

Soleil

 

Il rythme nos journées. Ce n’est pas original mais ça reste prodigieux à nos yeux. Il brunit nos visages – et oui, nos visages seulement depuis quelque temps – et blondit nos cheveux, surtout ceux de Timothée et d’Alexandre, qu’ils ont longs d’ailleurs. Etourdis par la liberté que donne le grand large nous sommes devenus maitres du temps et arrêtons à l’envi les aiguilles de nos montres une heure plus tard, une heure plus tôt, pour suivre au plus près la course du grand astre qui évolue au fur et à mesure des miles que nous parcourons. Qu’il pleuve, que le ciel soit gris, ou qu’à plus forte raison il soit clair, le début du jour arrive toujours avec une pointe de soulagement, voire avec émerveillement. La fin, lorsqu’elle est flamboyante, captive et ne laisse personne indifférent. Même si c’est la 300ème fois qu’il finit.  

bottom of page