
Le point final
par Arthur
Prétendre enfermer l'intégralité de cette année dans une superposition de caractères numériques noirs sur un fond blanc tout aussi numérique serait une hérésie. Mais ignorer le fait que toute cette aventure mérite, à sa manière, une sorte de bilan en serait une également. Alors face au dilemme que choisir ? Un joker. Un texte qui, sans être un bilan veut conclure, quelques lignes qui, sans clôturer complètement s'attribuent tout de même ce rôle. Car qui d'autre pourra le faire ? Qui d'autre pourra mettre un point final à cet site internet qui bientôt ne sera plus qu'une preuve de nos compétences informatiques pour nos entretiens d'embauche ou à cette année d'aventure qui, très certainement, restera comme une des meilleures de notre vie ?
Orange, vert. Vert, orange. Orange, vert. Les couleurs des TGV ont changé. À côté de ça, nous avons un nouveau président, prison break compte une saison de plus, un nouvel iPhone est sorti. De l'eau a coulé sous les ponts. Mais pour nous, c'est sous Hautilus qu'elle a coulé.
Notre départ de Marseille, le 12 septembre dernier, n'est qu'un vague souvenir. Et pourtant. Tout depuis ce moment magique est inscrit dans nos mémoires et de la Mahou à la Kubuli en passant par la Carib et la Banks, pas une bière locale n'a été oubliée. Il serait compliqué de le nier, cette année a été riche. Elle a apporté son lot d'émotions, de découvertes, de rencontres, d'amitiés. Et par des tableaux rapides, je voudrais revenir sur les quelques thèmes qui ont fait l'essentiel de notre voyage.
Chaussettes sales
Si une petite souris s'était glissée parmi nous, Elle dirait que peu de choses ont changé. Car elle se limiterait bêtement au fait que Tut et Elo n'ont réussi à trouver un terrain d'entente sur le rangement. FAUX. TOTALEMENT FAUX. On pourrait certes donner raison à Ratus sur le fait que notre Biche fait encore et toujours la guerre aux chaussettes blanches, plus très blanches d'ailleurs, qui traînent sur la table a carte. Mais au fond un an de proximité ça rapproche. Ça rapproche même considérablement et sans aller jusqu'à déclamer les petits secrets de chacun sur la place publique, je peux vous assurer que nous les connaissons. Alors il n'est plus étonnant de surprendre Elo à chanter faux, Tim à chercher ses lunettes pour la 5ème fois de la journée, ou Alex à ... Non ça ce serait de trop. Bref, copains comme cochon c'est nous, et si vous nous croisez tous ensemble soyez prévenus : de ce tour nous parlerons longtemps.
Patience
Patience est mère de toutes les vertus. Pas sur. Lorsque l'on fait le choix du voyage en bateau, il faut sans cesse se rappeler que nous ne sommes qu'une petite feuille de papier toilette que le vent mène à sa guise. Pour la transat aller par exemple, pas d'alizés point d'arrivée. Ce que je veux dire par là est qu'il ne faut pas être pressé d'atteindre son but. Le nombre de miles qui nous sépare du point suivant est une donnée fixe. Le vent pour nous y emmener en est une autre, moins fixe, bien plus capricieuse. Prenez l'arrivée aux Bermudes par exemple. 750 miles.La première moitié du voyage nous faire croire à un record hautilien : les 500 premiers miles en 3 jours. Mais pour les 250 miles restants la sentence est sans appel : une PDC, pétole du chef pour les plus aguerris.
Alors, face à une telle situation, les réactions sont différentes : il y en a toujours pour faire preuve de pragmatisme, pour dire : nous arriverons quand nous arriverons et ce sera parfait. Et d'autres se complaisent dans cette lenteur kunderienne qui leur permettra de s'adonner à une certaine rêvasserie rythmée par le clapotis très discret de l'eau sur la coque et par l'écoute de chansons de Dalida qu'ils ont choisi de s'imposer (il se pourrait que cette dernière phrase soit une attaque ciblée).
Cette attitude qui accepte et qui prend à son compte la situation achève d'énerver encore plus (comme si c'était possible) la troisième classe de personnes, ceux qui face à l'immobilisme atteignent peu à peu un degré d'énervement comparable à celui d'Hamon apprenant sa réussite à 3%. La cocote minute se met à siffler, la fumée sort du nez ou des oreilles, la main se tend à la vitesse de l'éclaire, direction Nanni, 3000 tours. Ce n'est plus vraiment de la voile mais à ce moment là, qu'est ce qu'on s'en fout. De toute façon cet élan est souvent stoppé par la quantité de fuel qui ne permet pas d'atteindre le point voulu. Non la solution est bel et bien du côté de la patience mais qu'est ce que c'est compliqué de l'admettre.
Rafiot
Sacré dossier. Si on le survolait, ce dossier, on dirait qu'il est parti. Puis qu'il est revenu. C'est l'essentiel. Point barre. Mais ce serait passer la vérité sous silence.
Celui qui n'a pas compris qu'un bateau est un être vivant n'a rien saisi. Et le notre est un sacré pépère. Il a affronté avec un calme étonnant des dépressions devant lesquelles d'autres montures auraient enclenché une marche arrière forcée.
Afin de rétablir la vérité donc, il faut avouer que, là encore, les choses ont changé. La quarantaine est-elle le début du déclin ou le début de la sagesse ? Cette question, on se la pose aussi, et chacun sa réponse. Mais il faut rendre à Hautilus, et ses 38 ans, ce qui lui appartient. Il revient plus aguerri, plus mature avec ses deux transats et ses 11 000 miles dans les pattes. Et bien qu'il y ait laissé des plumes, parmi lesquelles le pilote auto, la gazinière, le spi, un génois, la bôme d'artimon, les drosses de barre, la girouette, l'anémomètre (lien pour notre crowdfunding réparations à venir), nous pouvons en être fier.
Et nous le sommes. Il fait partie de ces bateaux qui s'autorisent un petit sourire en coin quand son voisin de ponton, bombant le torse, se targue de la longueur éreintante de sa traversée les Sables -Belle Ile, avant de lui retourner la question. Et notre barque de répondre avec son air de sage nouvellement acquis : "oh tu sais, ce n'est pas la taille qui compte". Eh oui, même chez les bateaux ...
Saint Benoit
Il ne l'avait pas écrite pour ça sa règle. Et pourtant. Notre vie rythmée d'enchaînements de quarts, aux allures monastiques, n'aura pas été de ces résolutions de janvier qui tiennent une semaine puis tombent aux oubliettes. Nous l'avons tenue 10 mois.
Si bien que notre cerveau, bien malgré lui je vous prie de le croire, fonctionne lui aussi en périodes de on ou de off, en "je suis en quart" ou "je suis peinard", en 2 heures sous la pluie ou 2 heures sous la couette. Non sans certains ratés d'ailleurs. Il nous est arrivé de voir tim, au plus profond de son sommeil agripper un bout et le tourner dans tous les sens en étant persuadé qu'il est la barre. Ou encore de voir tut sortir la tête de la cabine arrière paniqué car il ne sait pas qui est aux commandes. Mais Tut enfin, tout va bien, on est au port. Ce genre de moment où la tête est en quart et le corps est peinard finalement.
Qu'on s'entende bien : Le sommeil n'est pas sujet à rigolade à bord. Il en va de la santé de l'équipage. Mais si l'envie vous prend, une nuit durant, de vous glisser dans le quotidien d'Alex et d'expérimenter une nuit dans le carré voilà ce que je vous propose : munissez vous de votre plus belle carte d'identité et foncez à la bibliothèque municipale la plus proche. Empruntez l'intégralité de l'encyclopedia universalis. 12 volumes donc. Et rentrez chez vous avec l'excitation du môme qui vient de rassembler les ingrédients nécessaires à l'expérience proposée par son dernier science et vie junior en date.
Le soir venu, répartissez 6 volumes sous chacun des deux pieds tribord ou bâbord de votre lit en fonction de si vous portez à gauche ou à droite. Maintenant, allongez vous et essayez de dormir. Avec 30 degrés de gite. Ajoutez y, dans votre tête, le mouvement du bateau et vous aurez vite fait de comprendre l'enfer de certaines nuits.
Et biche dans tout ça ? Eh bah .. Rien ne semble pouvoir la troubler, notre maman à bord est une force de la nature. Ce ne sont pas les dictons qui manquent. Quand y'a dla vie y'a dla pieut et si qui dort dîne alors Elle n'aura pas bouffé grand chose.
Canard
Il ne faut pas le nier, le bateau est un doux mélange de moments durs qui nous font regretter la douceur du domicile parisien, et de moments incroyables ou la beauté de ce dont on est témoin nous dépasse de loin.
L'enchaînement de ces deux types de moments n'est pas que la conséquence du choix du bateau comme moyen de transport. C'est ce qui en fait la magie. Car la violence d'un grain fait apprécier à sa juste valeur la douceur des alizés, la froideur d'une pluie fait du rayon de soleil une bénédiction, la dureté d'une dépression fait de l'anticyclone un paradis terrestre.
Alors il faut conjurer le sort. Il faut accepter les moments durs, au point d'avoir un plan d'attaque simple et efficace pour les affronter. Ces moments durs, il y en a eu plusieurs et à chaque fois le mode opératoire a été le même : conserve de canard réservée uniquement à cet effet. Un spi déchiré ? Une conserve de canard. Un grain biblique ? Une conserve de canard. Des drosses de barre explosées ? Une conserve de canard. Quand l'appétit va tout va et Obélix, bien qu'ils porte ses braies dans le mauvais sens, avait raison.
Que retiendrons nous de cette année entre ciel et mer ? Les dépressions ou les anticyclones ? Les grains ou les alizés, les pluies tropicales ou le soleil des Antilles ? La réponse, c'est comme la route au Cameroun, chacun se la construit. Mais je pense que tout mérite d'être retenu, car encore une fois, c'est l'alternance de tous ces moments qui a fait la magie de notre année, du voyage en bateau et de cette aventure. Ces éléments forment un tout ou rien ne doit être passé sous silence, car ce serait altérer la réalité que d'en omettre.
Alors point final ou point virgule ? Seul l'avenir pourra le dire. Ce qui est sur c'est que, voguant vers les côtes françaises et tout heureux de retrouver notre pays, nous revenons plein d'images fantastiques dans la tête. Mais aussi plein de nouvelles idées de voyage. Un énième stay tuned serait vous mentir. Nous allons tourner la page. Mais tout ne s'arrête sûrement pas la et certains rêves nous poursuivent. Pour certains c'est l'ombre de quelques escales faites trop rapidement et il paraît que Biche murit déjà l'idée d'un nouveau passage aux Bahamas, où paraît-il les cochons nagent. Pour d'autres il s'agira d'aller explorer de nouvelles contrées. Tut se prend à rêver d'un tour de l'Amérique du sud, sur un bateau plus rapide bien sûr, là où Alex se voit d'ores et déjà capitaine d'un trois mats, tricorne vissé sur la tête. Et tim nous parle d'Irlande, d'Écosse et de fjords norvégiens, bien trop froids pour les trois autres.
Bref. Cette année riche n'est que le premier tome d'une longue série. Celle de la vie d'Hautilus qui ne demande qu'à reprendre la mer, celle de nos autres aventures maritimes peut être. Et à ce tome il ne manque que les remerciements finaux. Merci à vous tous de nous avoir suivi, lu, encouragé et supporté toute cette année. Merci de nous avoir aidé à partir. Merci de nous avoir rejoint pour ceux qui sont venus, et merci pour votre soutien indéfectible. Je ne pense pas que ce soit un point final, et puisque c'est mieux en anglais laissez moi vous le dire : we'll be back.