
La fin
par Timothée
- "Et alors cette année, c'était comment?"
- "Raconte, qu'est ce qui vous a le plus marqué?"
On les connait ces questions. Du moins, on les a toutes déjà entendues de la part de nos proches, familles ou amis, au retour d'une expérience riche que l'on tarde à faire partager.
Quelques jours au bord de la mer chez votre meilleur ami à 11 ans, votre fameuse semaine sacrée avec vos potes de lycée à 16 ans ou cette croisière à 10 bateaux en première année d'école de commerce. Vous les avez accumulées... Et nous aussi.
Pourtant, ce n'est pas en multipliant ces situations qui ne se racontent que dans les grandes lignes que nous avons amélioré notre capacité à raconter un an de voyage. Comme la vague impression d'être sourd muet en discussion animée avec un aveugle.
- "Bah, c'était super, vraiment".
- "Mais qu'est ce que tu as préféré? Les escales ou les temps de navigation?"
- "Euh, c'est très différent tu sais, les deux sont géniaux."
On y est, la grande cascade de souvenirs, l'enchevêtrement de situations vécues et l'incapacité à les décrire de façon claire, avec des mots simples. A l'époque, c'était déjà une montagne de raconter une semaine de vacances. Il s'agit aujourd'hui de près d'un an d'aventure. Comment expliquer ? Que choisir? Les mots? Les photos? Les films peut-être?
Nous sommes à la veille de notre arrivée en France, près à écrire la dernière page de cette année à la voile autour de l'Atlantique. C'est cette arrivée, trop proche et trop soudaine peut-être, qui éveille notre besoin de jeter un retard rétrospectif sur les derniers mois bien particuliers que nous venons de vivre.
Cet ultime jour, cette grande fin que nous avons tant imaginé mais que nous n'avons jamais vraiment su matérialiser.
Ce jour que nous avons poussé volontairement loin de notre esprit quand les quatre membres de l'équipage rôtissaient paisiblement dans la jupe d'Hautilus, à l'ombre d'un cocotier ou auprès d'une grillade de langoustes fraîchement harponnées. Mais également, reconnaissons-le, ce jour que nous avons beaucoup envié lors des grains à répétition ou des dépressions rapprochées en Atlantique nord où Hautilus, épuisé, gémissait à notre place sous les violentes rafales de vent.
Aujourd'hui, on ne sait plus vraiment ce qu'on en dit. Nous sommes partis depuis près de dix mois maintenant et nous savions que l'aventure prendrait fin un beau jour de juin. La tête remplie de mille souvenirs et de mille paysages, nous voyons la fin du voyage devenir une réalité.
Alors excitation ou appréhension ? Envie de faire vibrer la carène à 10 nœuds pour retrouver au plus vite nos proches et déguster une crêpe beurre sucre à Concarneau ? Ou envie de rajouter des secondes aux minutes et profiter de ces derniers instants de totale liberté, en voguant paisiblement vers l'horizon? T-shirt short à Paris plage avec la ligne 10 ou veste de quart sur l'océan avec la ligne de pêche? Difficile de trancher.
Je pense que dans ce genre de situation, les marins aiment dire que c'est la météo qui décide pour eux. Facile en effet de s'en remettre aux mains du vent et de se dédouaner d'une heure exacte de retour. Habile même. L'ironie du sort fait bien les choses car c'est ce qui se produit à l'heure où je vous écris : malgré notre bonne volonté, le vent nous empêche de tracer une ligne droite vers la Bretagne et nous emmène en Irlande.
Changement de plan et cap vers les Guiness en pression? Au fond ce ne serait qu'un léger coup de barre sur bâbord et 100 miles nautiques de moins à parcourir.
On ne se lassera jamais de cette indépendance et nous savons que nous en serons encore grisés pour de nombreuses années, surtout quand nous aurons mis 1h30 pour rejoindre l'autoroute du Soleil depuis la Porte Maillot en point mort, première, point mort.
Il est peut-être temps cependant de redescendre sur terre. Car bien que nous contemplions la grande bleue à nous en cramer les yeux depuis le 1 août dernier, nous savions au début de cette aventure que nous ne serions pas hommes amphibies à notre retour. Une école à terminer, un job à trouver, d'autres projets personnels à réaliser.
"Toutes les bonnes choses ont une fin" me susurre-t'on déjà à l'oreille. Je ne suis pas d'accord ! Nous avons eu cette chance inouïe de trouver l'opportunité et les équipiers pour partir un an, à un âge où nous ne sommes pas encore accablés de responsabilités et où une année off ne se négocie pas avec 20 ans de travail acharné pour une entreprise.
Cet univers de la mer, de la traversée, du voyage, nous l'avons découvert mais peut-être simplement entrouvert. On ne compte plus le nombre de couples et de familles rencontrées au mouillage ou au ponton, qui, pris de passion pour ce monde bien particulier, ont repris la mer après avoir mené 10 ans de vie des plus normales.
A la fin de sa première année à Poudlard, Harry savait que son retour à Privet Drive chez la tante Pétunia et l'oncle Vernon ne serait pas éternel : il avait découvert un monde dont il était tombé amoureux et comptait bien y revenir. Son monde, c'était celui des baguettes magiques de chez Ollivander, des cours de potions et des tournois de Quidditch. Voilà pour les lectures de bord. L'esprit reste qu'au terme de notre année à la voile, nous avons davantage goûté au Gin Fizz de chez Jeanneau, à la traversée de l'océan au baromètre et aux tournois de pêche au gros aux Bahamas.
Conscients d'avoir goûté à un univers dont beaucoup sont tombés amoureux, nous sommes heureux de ranger notre veste de quart pour un temps. Néanmoins, nous savons que c'est un univers que nous continuerons d'explorer et attendons patiemment le moment où il sera temps de reprendre la direction de notre ponton 9 3/4.